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La Grand-Peur des gilets jaunes


Cela faisait bien longtemps qu’un mouvement de rue qui ne fût pas appelé par une organisation syndicale obtienne un tel succès. Il faut bien reconnaître que tous les mouvements de ces dernières années ont été lancés par les syndicats, et clos par les syndicats, et que les tentatives d’organisation à la base, malgré quelques succès partiels, ont généralement fait long feu. « Nuit debout » a été l’une de ces tentatives, mais ce mouvement n’a pas inquiété le pouvoir comme celui des gilets jaunes. Ce dernier, c’est là son premier mérite, entame la routine, car il échappe au contrôle des directions syndicales. C’est la raison essentielle pour laquelle ces dernières ne l’ont alors pas rejoint, prétextant une présence de l’extrême-droite dans ce mouvement. Cette présence est certes difficile à nier. Mais n’est-elle pas la conséquence de ce qui est apparu comme une trahison des idées de la gauche au pouvoir au début des années mille neuf cent quatre-vingt (même si la gauche n’a jamais fait que ce qu’elle savait faire, à savoir apporter sa pierre au maintien de l’ordre existant), au moment dudit tournant libéral de 1983 ? Trente-cinq ans après, ce tournant, s’il en fut un, se trouva maintes et maintes fois confirmé, de manière particulièrement convaincante lors du dernier quinquennat.

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On invoque souvent, à l’encontre des gilets jaunes, leur manque de conscience politique, le fait qu’on les voit brandir des drapeaux tricolores plutôt que des drapeaux rouges ou noirs et qu’ils chantent la Marseillaise plutôt que l’Internationale, même si le drapeau tricolore et la Marseillaise n’avaient pas, pendant la Révolution française, la même connotation qu’aujourd’hui. Mais pouvait-il en être autrement, après l’effondrement de l’illusion de l’alternative « de gauche » que nous venons d’évoquer, après celui de l’illusion stalinienne des pays du mensonge déconcertant ? Pouvait-il en être autrement après plus de quatre décennies de réaction politique et de régression sociale, avec pour credo le fameux « Tina » (There is no alternative), de prétendue fin de l’histoire, de mise à mal des esprits par une information caviardée avec art, de télé-réalité, de jeux vidéo décérébrants et de smartphones orwelliens ; après la mise en pièces de la classe ouvrière consécutive à la modernisation du capitalisme, aux délocalisations, aux nouvelles méthodes de « management », à l’intégration-désintégration du prolétariat ; après quatre décennies de dévalorisation de l’éducation, de désarmement intellectuel de ceux qui auraient pu se saisir de cette part de la culture critique ainsi rendue plus difficilement accessible, celle qui corrode les fondements de la domination politique, économique et culturelle ? Pouvait-on espérer voir naître, dans ces conditions, un mouvement pur, qui, comme Minerve de la tête de Jupiter, sortît de celle du prolétariat tout armé d’une conscience prête à l’emploi ?

Et malgré cela, malgré ses insuffisances et sa part d’ombre, malgré les scories dont il est potentiellement porteur, le mouvement des gilets jaunes n’a-t-il pas ouvert, de manière salutaire, une brèche dans la résignation ambiante, dont le triomphe du parti actuellement au pouvoir apparaissait comme la désespérante sanction ? De cette part de réussite, aucun mouvement ne peut se targuer depuis le début de ce siècle. Et le mouvement de 1995, qui concernait essentiellement le secteur public, en particulier les cheminots, avait-il ouvert la même brèche, bien qu’il parût politiquement plus classiquement « de gauche », plus rassurant en quelque sorte ? Simple question.

La plupart de ceux qui constituent le mouvement des gilets jaunes n’ont, eux, plus grand chose à perdre socialement, financièrement. Ils font partie de ceux qui sont ou ont été les plus exploités par le capital, qu’ils aient un emploi, qu’ils soient au chômage ou à la retraite  Ils ont atteint les limites de la survie au sens strict, en deçà desquelles on ne peut réellement plus vivre, plus assurer la satisfaction de ses besoins vitaux basiques : se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner. C’est la vie qui crie, la vie bafouée. Comment, dans ces conditions, accuser le mouvement des gilets jaunes de manquer, même en apparence, de poésie ? En effet, qu’a donc fait le capitalisme, aujourd’hui, des individus, de leur aspiration à une vie humaine réellement vécue, aplatie par la logique comptable ? La poésie se situe à un autre niveau. Elle est là, elle sera toujours là, dans l’action de ceux qui crient leur humanité. C’est ce qu’a compris Raoul Vaneigem, qui écrit, dans une interview parue récemment : « Mais, comme je l’ai écrit, la conscience prolétarienne qui a jadis arraché ses acquis sociaux à l’État n’a été qu’une forme historique de la conscience humaine. Celle-ci renaît sous nos yeux, ranimant la solidarité, la générosité, l’hospitalité, la beauté, la poésie, toutes ces valeurs étouffées aujourd’hui par l’efficacité rentable. » [1] Mais aujourd’hui encore, cette conscience humaine ne renaît pas hors-sol, et si ce n’est pas au sein de la classe ouvrière des grandes structures industrielles telles qu’elles existaient encore il y a peu, c’est bel et bien au sein de la lutte contre un ennemi qui est toujours le même, qui lamine la vie de ceux dont il a encore besoin, ou plus du tout, en les isolant et les emprisonnant dans la trivialité d’un quotidien sous surveillance : le capital.

C’est au sein de la lutte que nombre de gilets jaunes sont en train de redécouvrir le sens de la communauté humaine, non pas de la communauté au sens identitaire, mais de la communauté ouverte, celle qui offre à chacun des possibilités nouvelles et développe la liberté. C’est dans cette découverte, ou redécouverte, que la ténacité de nombreux gilets jaunes trouve ses racines. Qui aurait envie de retourner à la banalité de la vie quotidienne après avoir goûté à la chaleur d’une fraternité humaine retrouvée ? C’est aussi ce qui explique l’évolution d’un combat parti sur des bases revendicatives assez fragiles (notamment l’augmentation des taxes sur le carburant) et se transforme, au bout de quelques jours, en un éclatant refus de se faire acheter par la menue monnaie lâchée par un pouvoir politique inquiet trahissant ainsi tout son mépris pour ceux qui « ne sont rien ».

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Derrière les revendications a priori réformistes des gilets jaunes (remise en vigueur de l’impôt sur la fortune, référendum d’initiative citoyenne, appel à plus de service public, donc plus d’État), et tandis que le mot capitalisme pour désigner le « système » n’a que fort peu été employé jusqu’à aujourd’hui, ne se cache-t-il pas cependant des aspirations plus profondes, qui pourraient apparaître clairement dans les temps qui viennent si la colère à l’origine du mouvement perdure ?

En effet, réclamer que les plus riches contribuent davantage, c’est déjà reconnaître qu’il existe une classe économiquement « supérieure » qui exerce sa domination sur l’ensemble de la société, et par conséquent sur une classe laborieuse aux dépens de laquelle elle s’enrichit, et que ces deux classes n’ont pas les mêmes intérêts. Le Nautilus de la subversive lutte des classes, dont on peut estimer qu’il est resté en plongée et donc invisible pendant longtemps aux yeux de beaucoup, pourrait bien refaire surface et être reconnu en tant que tel.

Il est tout naturel que cette aspiration à exister à nouveau, qui est aussi à l’origine du mouvement, se traduise par une volonté de prise (plus que de reprise) du contrôle de la vie sociale par tous. Le RIC est actuellement la traduction formelle de cette aspiration. Il en est la version politique, et la politique n’est que l’écume de la société marchande. Toute forme démocratique qui ne remet pas en causes les fondements de la société marchande n’est que leurre. Autant cracher contre le vent. La véritable aspiration démocratique, qui se cache sans doute derrière la revendication du RIC, ne peut faire l’impasse d’une critique de la société marchande. Cette dernière est par essence profondément anti-démocratique. Elle n’est que réduction de la vie humaine à la logique de rentabilité. La pseudo-démocratie qui lui sert, mais pour combien de temps encore, de paravent, y participe.

Enfin, réclamer plus d’État va-t-il a l’encontre de l’aspiration démocratique bien souvent exprimée ? A priori oui, et les gilets jaunes en ont fait l’expérience dans leur chair ces dernières semaines. L’État possède légalement le monopole de la violence, et il n’hésite pas à s’en servir lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts des propriétaires du monde. Il n’y a pas d’autonomie, de neutralité de l’État, il y a une profonde imbrication de la domination économique et de la domination politique. On doit critiquer l’essence de l’État lorsqu’on critique le capitalisme, et on doit critiquer le capitalisme lorsqu’on critique l’État. Cependant, lorsque que les gilets jaunes, et beaucoup d’autres avant eux réclament plus d’État, ce n’est pas à celui qui réprime qu’ils pensent, mais à l’État providence, dont les dernier bastions sont en voie d’éradication, à cet État chargé jadis d’assurer la paix sociale en période de prospérité, période aujourd’hui révolue. De fait, ce n’est pas tant l’État qui est au cœur des préoccupations, que les fonctions qu’il avait jusqu’alors assumées, essentiellement d’ailleurs pour s’en arroger le contrôle, ce qui posait déjà un problème démocratique. Mais il n’y a aucune prédestination de l’État à remplir ces fonctions, il se charge d’ailleurs de nous le rappeler, et l’on pourrait très bien se passer de lui en le remplaçant par une forme d’organisation différente, dont chacun maîtriserait une part du fonctionnement et qui prendrait en main l’ensemble de la vie sociale. Ceux qui ont fait les révolutions n’ont jamais eu d’autre but que cela, même s’ils se sont régulièrement vu confisquer leurs espoirs par les classes dominantes anciennes ou émergentes, qui de tout temps ont su se réconcilier dans les moments critiques.

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En ce début février, le mouvement existe depuis deux mois et demi. Ses apparitions publiques se réduisent pour le moment à une chaque semaine, le samedi. La grande majorité des gilets jaunes refuse avec raison la « sortie de crise » proposée par le pouvoir, celle du « grand débat », dont ils perçoivent bien que les thèmes manipulateurs n’ont d’autre but que la poursuite, voire l’accélération de la politique actuelle que précisément ils rejettent. Il y a certes un grand besoin de débat, mais de débat libre, afin que le mouvement puisse définir là où il veut aller. Manifestement, un certain nombre de choses ont besoin d’être clarifiées, et notamment celle, essentielle, du type de société à laquelle on aspire, ainsi que celles des moyens pour y parvenir. On ne peut se contenter de rester au niveau des formes politiques, institutionnelles. Que veut-on donc ? La dissolution d’une assemblée ? La démission d’un président de la république ? Et alors ? Et après ? Tout cela s’est déjà produit, et la face du monde n’en pas pour autant été bouleversée.

Il est désormais évident que pour éviter l’effilochement, le principe d’une grève générale active est un objectif à court terme, dans la brèche ouverte et la dynamique du mouvement. Certains y pensent déjà. C’est dans l’action que pourra se développer le libre débat, pas devant les caméras de télévision, ni au sein d’une campagne électorale.

1. Raoul Vaneigem, « Rien ne résiste aux élans de la vie », Le nouveau Magazine littéraire, n°13, janvier 2019. On peut lire cette interview, ainsi que son introduction, sur le site acontretemps.