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Le délire du football


En attendant reste la désertion. Longtemps, je me suis demandé si le régime de servitude aujourd'hui en passe d'induire tout lien social était vécu consciemment ou non. Difficile d'en décider. Mais l'important est plutôt de savoir qui s'y soumet ou non. Innombrables sont les chemins de traverse pour y échapper, quand on veut bien prendre le risque de ne pas se tenir du côté des vainqueurs. Mieux, de s'en tenir au plus loin.

Annie Lebrun, Ce qui n'a pas de prix, 2018.


La France a connu un nouvel épisode d'hystérie chauvine et nationaliste lorsque les onze mercenaires à crampons au maillot bleu-blanc-rouge gagnèrent le tournoi fétiche de la MAFIFA, organisé en ce mois de juillet 2018 en Russie. Mais la « victoire des Bleus » fut de courte durée médiatique puisqu'elle fut bien vite éclipsée par l'affaire Benalla. En fait, la révélation d'un acte manqué autoritaire du pouvoir politique. D’ailleurs, chacun a pu se rendre compte à cette occasion, et par la suite, que les atteintes aux principes démocratiques ne proviennent pas forcément des « populismes ». Ces types d'actes manqués autoritaires (bien réussis) se sont manifestés notamment auprès des lycéens de Mantes-la-Jolie et plus généralement contre les manifestants gilets jaunes. En tout cas, ce changement brusque de l'actualité médiatique estivale permit au moins de mettre un terme à la chape de plomb que tout un chacun subissait depuis un bon mois. Mais quand le signal fut donné de parader dans les rues des villes et sur les Champs-Élysées, ce fut une véritable vague affective qui déferla, abrasant toute voix dissonante sur son passage. Déjà quelques mois auparavant la critique, plus généralement, était ardue tellement les médias constituaient ce virulent bain affectif. Dans ce genre d'ambiance, l'encouragement à l'adhésion hystérique permet de confondre d'une part les arguments et le jugement critique avec, d'autre part, une stigmatisation des penchants psychologiques du porteur de la critique : il est ensuite facile de disqualifier chez lui sa position au nom de l'indécence. Le mépris, l'élitisme, les grincheux et les pisse-froid, voilà à quoi est réduite la critique en pareille occasion. Il ne s'agit pas de se plaindre de ce que la critique du football, qui était évidente dans l'extrême-gauche et chez les libertaires des années 1970, soit victime de l'époque présente. La critique est dans la mêlée et doit affronter de nouvelles conditions.

Un bain affectif virulent

Ce tournoi de football prestigieux a fait l'actualité quotidienne pendant des mois. Sur les ondes de la radio, dans les journaux, à la télévision : la folie-foot s'est emparée de tout un chacun. Lorsqu'il s'agit des Jeux olympiques ou même d'un tournoi de même niveau concernant d'autres disciplines (handball, basket-ball ou rugby, par exemple), le délire n'atteint pas ce degré de pureté. Le public de ce spectacle a bien été préparé et a répondu dans une belle uniformité [1] lorsque l'équipe qu'il soutenait a obtenu cette victoire dérisoire. Il s'est alors précipité dans les rues des villes après avoir exulté dans les bars qui, intéressés, ouvraient bien grand leurs écrans plats géants. Tout s'est passé comme s'il y avait une généralisation du supportérisme au fur et à mesure que l'équipe tricolore obtenait ses succès. En famille, en bande ou en foule, ces supporters ont tous adopté les mêmes signes de reconnaissance : peinture du drapeau national sur la figure, vociférations et gestuelles grégaires, trépignements. Ce fut une véritable régression infantile de masse. À ce propos, c’est la dimension d’inconscience sociale et non le jeu ou l'enfance qui est, ici, visée. Il ne s'agit pas de défendre la maturité adulte contre la spontanéité infantile mais bien de marquer la dimension aveugle impliquée dans ce genre d'adhésion [2]. En effet, les phénomènes sociaux ont une part d’inconscience qu’il est nécessaire de considérer. Et la régression grégaire que l’on observe dans le football est justement de cet ordre. Freud parlait à ce propos de « confusion hallucinatoire bienheureuse » [3] : on ne saurait mieux dire pour qualifier ce qui se passait en France pendant ce mois de juillet. C’est parce que cette régression s’oppose à une possible prise de conscience porteuse d’avenir qu’il est pertinent de parler d’infantilisme en matière de supportérisme. En tout cas, la fête, la frivolité, le jeu et la joie en pareille occasion n'étaient que factices : rien de spontané, tout relevait de la commande.

Raisons de la folie

On a voulu faire de ces scènes d'hystérie le pendant patriotique des manifestations des 7 et 11 janvier 2015 après les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Casher de la porte de Vincennes. Là le deuil, ici la joie, mais la patrie toujours. Pourtant juillet 2018 ne peut être mis sur le même plan : dans un cas, il s'agissait de marquer une réprobation collective et de défier ceux qui prétendent terroriser (surtout le 7 janvier qui était une manifestation spontanée). Mais dans l'autre ? Seulement l'agitation débridée et enthousiaste pour de « dérisoires sagas du ballon rond » [4]. Le faux pouvait ainsi s'exprimer pleinement en ce mois de juillet : selon des commentateurs, le public pouvait maintenant jouer à défendre au second degré la patrie menacée alors que trois ans et demi plus tôt il s'agissait sérieusement de la patrie. Contre ces fadaises, il faut plutôt affirmer que ces gesticulations avaient davantage à voir avec « la fête » du 12 juillet 1998 lorsque onze autres mercenaires remportèrent l'ancienne session du même tournoi. Le 15 juillet 2018 il n'y avait aucun souci d'unité d'un pays face à l'adversité comme dans les pires moments de l'histoire de France. Il s'agissait davantage de revivre l'émotion ( que du bonheur ! » comme l’ânonnent tous les sportifs) de la génération précédente plutôt que de revivre en positif la mobilisation nationale face aux attentats.

Il faut dire que les « chargés de communication » de l'équipe de France avaient bien concocté le récit vendable (au sens propre) auprès des joueurs et de l'entraîneur. Il s'agissait d'apparaître cette fois comme de bons garçons soucieux de citoyenneté macronienne. Surtout être l'antithèse des affreux jojos du bus de Knysna lors de la coupe du monde en Afrique du sud en 2010.

Une explication du sens commun voudrait également que l'engouement de la foule pour ce spectacle de baballe vienne du fait que le football soit populaire ; qu'il est pour ainsi dire le sport du peuple, le sport favori de la majorité pour le bienfait de l'immense majorité ; qu’à la différence du rugby, originairement bourgeois, le football serait une émanation des classes populaires ; que même de grands intellectuels de gauche ont reconnu le football comme lieu d'émancipation : Gramsci, Hobsbawn, Camus... Nous sommes en plein mythe. Pour les anthropologues, le mythe a à voir avec la réalité, mais les couches successives de récits au sein de la communauté font que cette réalité est rendue méconnaissable, voire que le récit se dissocie d'elle et fonctionne de manière autonome. Le but est seulement la cohésion d'un large groupe. Par conséquent, l'adjectif « populaire » qui qualifie le football se réfère-t-il au peuple en armes de 1789 avec ses assemblées souveraines et ses initiatives de portée historique ? Peut-il se comparer avec celui du syntagme « éducation populaire » qui exprime le projet socio-politique consistant à vulgariser des savoirs pour le bénéfice de la population laborieuse adulte qui n'a eu qu'une instruction primaire ? Bien sûr que non. L’utilisation falsificatrice de l’adjectif « populaire » quand il s’agit de football correspond à l’usage fait par les staliniens dans l'Espagne de 1936 du syntagme « armée populaire ». Comme le disait à cette époque un révolté de la colonne de fer (celle où œuvrait Buenaventura Durruti) : « l'armée populaire, qui n'a rien de populaire si ce n'est qu'elle est formée par le peuple (…) n'appartient pas au peuple mais au gouvernement et le gouvernement commande et le gouvernement ordonne » [5]. Le football réellement existant, c'est-à-dire celui en devenir, n'est plus celui du passé : celui de Mané Garincha ou de Raymond Kopa qui rend si nostalgique ceux qui se rappellent leur belle jeunesse en short et qui voudraient que la passe soit altruiste, que le plus beau but soit une passe. Ce n'est pas parce que le football est populaire qu'il bénéficie d'une adhésion de masse, mais parce que sa popularité bénéficie de l'appareillage médiatique mondialisé (avec ses intenses enjeux financiers).

L'illusion voudrait aussi que l'engouement pour le football tienne aux spécificités de sa logique interne particulièrement prisées par les classes populaires. L'incertitude est la caractéristique phare du football par rapport aux autres sports collectifs : elle provoque des revirements brusques de situation qui font que le public est tenu en haleine jusqu'à la fin du match. Il faut surtout dire que l'adhésion pour ces compétitions spectaculaires correspond davantage à la relation fétichiste qu'entretient le consommateur avec son objet de prédilection. En conséquence, il serait plus juste de dire que le football du temps présent exprime l'effacement des frontières de classe et entraîne l'oubli des déterminations sociales pour se soumettre à la logique spectaculaire-marchande.

Éléments de discours

S'il y a bien eu engouement de la foule pour « l'événement », le délire tient surtout aux commentaires performatifs qui s'y sont greffés : prendre ses illusions pour un fait a été le lot commun de toute la logorrhée médiatique. Contrairement à ce que voudrait l’aficionado, le football ne concerne pas seulement la technique du corps liée au code de « jeu » institué par une fédération officielle. Le football forme un tout et il s'agit de le prendre à bras-le-corps : ses aspects économiques comme idéologiques (image, discours).

La France, c'est le football ; le football, c'est la France. Voilà le contenu de ces récits sur mesure autour duquel a tourné le petit manège médiatique français. Ce qui veut dire que les joueurs sont assimilés aux représentants de la Nation, voire qu’eux seuls en sont les vrais représentants. La classe dominante a toujours intérêt à faire valoir un consensus national même si dans la réalité il en est tout autrement. Le football lui donne toujours une belle occasion pour cette opération hautement politique. Elle est une constante de la vie politique française à chaque fois que les joueurs engagés dans les tournois ont un minimum de réussite. Mais parfois le coup est raté, comme lors de ce fameux match amical France-Algérie au Stade de France le samedi 6 octobre 2001 où certains supporters ont envahi le terrain et « gâché la fête ». Le consensus national était pulvérisé. En juillet 2018, petite différence : le bris des vitrines du Drugstore Publicis et le pillage du Fouquet's aux abords des Champs-Élysées n'ont pas eu la même portée même s'il s'agissait d’un moment incongru au sein même de la foule en liesse. Les manifestations contemporaines d’opposition ne sont pas toujours à même d'ouvrir des brèches. Plus généralement, il faut même envisager que ce type de phénomène contemporain puisse conforter l'ordre dominant : les bouteilles d'alcool pillées au Fouquet’s ont-elles été bues avant de trouver leur usage ludique, comme en 2001 avec les bouteilles d'eau et de bière, ou alors ont-elles seulement alimenté un petit trafic ? En 2001 les énergumènes envahisseurs de terrain sacré ont en tout cas su faire la différence entre la valeur d'usage d'une canette de bière et sa valeur d'échange. En 2018, il ne s’agissait pas pour ces supporters révoltés de détourner les festivités dans un élan ludique, encore moins de contester le luxe bourgeois. Ils sont restés dans leur rôle de supporters.

Ainsi l’enthousiasme du public pour cette équipe de France a été assimilé à une communion nationale. C’est pourtant oublier un peu vite que la sacralisation des gagnants lors d’une compétition sportive n’existe qu’à partir de la défaite de l’autre et de sa tristesse. La « République en acte », a-t-on pu entendre... Tous ces républicanistes qui reconnaissent aisément que la Nation française a en principe une vocation universelle, ne se rendent pas compte qu'a contrario, les honneurs donnés aux gagnants du tournoi mondial de la FIFA sont particuliers à l'institution sportive et à ses valeurs, dont on sait par ailleurs qu'elles ne sont que du vent. Il a par exemple été révélé récemment que lorsque les joueurs de clubs applaudissent les supporters pour leur soutien à la fin du match, ils sont payés grassement pour claper en chœur. Le football est le règne du faux : il ne saurait être pris pour un jeu.

Les commentateurs ont voulu aussi voir dans l'acclamation des vedettes sportives une promotion par procuration de la vertu au sein de la société. Les footballeurs chantant la Marseillaise vus comme modèle pour la jeunesse... On le sait : c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Ici, sont loués ces enfants de banlieue qui s’en sont sortis à force de travail et de courage. Mais attention, pas à la manière du self-made-man mais bien à celle d’individualités altruistes qui se complémentent à travers un collectif empreint de modestie, d’humilité et de courage ! Beau récit en effet... Quand, avant le mondial, une malheureuse journaliste a pu dire qu’ils n’étaient pourtant que des « millionnaires qui courent après un ballon », elle ne croyait pas si bien dire même si elle s’est rétractée par la suite. Il aurait juste fallu ajouter que ces tripoteurs de baballe ont des revenus mensuels qui correspondent au moins à cinquante-cinq années de travail de la plupart des Français qui les admirent. Mais surtout : que face à ces revenus incommensurables, l’inégalité est trop souvent légitimée. C’est en cela que le football est révélateur d’une soumission. Toutes ces admirateurs béats ont endossé leur impuissance sociale : « aussi est-ce avec d'autant plus de ferveur qu'elles mettent leurs espoirs dans la Manne céleste qui se personnifie si facilement sous l'apparence de la Loterie Nationale, du P.M.U., des jeux d'argent en général ou d'un parent, d'un ami, d'un chef bienveillant » [6]. Sans oublier le football. Pourtant un footballeur ne sert à rien dans la société, il ne produit rien. Contrairement à un chirurgien, un artiste, un métallurgiste, un ébéniste ou un mécanicien, il n’est utile en rien. Comme les grands projets inutiles. Sa disparition n’aurait aucun effet contrairement à celle d'un travailleur. Ce n’est qu’une marchandise qui se vend au plus offrant et qui fait face à d’autres marchandises sur le marché désormais mondialisé de la performance physique. Il a seulement une valeur. Un peu comme en avait l'esclave ou le serf sauf qu'aucun fond d'investissement ne pouvait alors miser sur un esclave vedette ou un serf virtuose. Mais peu importe : encore une fois comme en 1998, le joueur numéro dix est un modèle pour la France. « On voit que c'est toujours le même vieux bavardage qu'on fait recuire et qu'on répand de tous côtés. (…) Comme si la vieille soupe réchauffée apportait des vérités nouvelles inouïes » [7].

La critique du football

Le football est un excellent prisme pour analyser ce que devient cette société. Annie Lebrun le fait à partir de l'art contemporain [8]. Dans le même mouvement théorique il faudrait le faire pour le football tellement il exerce une emprise considérable. Face à tous ceux qui, en guise de relativisation de la critique, disent que le football est à l'image de la société, il serait à notre époque beaucoup plus juste d'affirmer que la société en crise trouve une bouée de sauvetage dans le football : c’est la société qui se calque sur le football. Des sociologues n'en ont-ils pas fait un modèle pour les démocraties libérales ? Rien à voir à ce propos avec d'autres phénomènes spectaculaires comme le cinéma (Hollywood), le tourisme (la publicité), la musique (Johnny) ou une élection présidentielle. À moins de raisonner comme si, la nuit, tous les chats étaient gris. Et en effet ces sociologues postmodernes n'utilisent étrangement jamais les armes théoriques de la sociologie politique pour distinguer les phénomènes sociaux : celles de l'analyse des partis, des mouvements sociaux voire des rassemblements de masse et des phénomènes religieux. Et ce n'est pas le sens de la nuance qui étouffe les bobos branchés (ces suivistes), ravagés par la passion-football.

Ainsi, dans la presse dominante (ne parlons pas de la télévision), la mode est à la promotion du football alors même que l'on peut constater jour après jour sa pourriture (corruption, violence, dopage). Vendre du papier et de l'abonnement, mieux coller à l'attente des consommateurs sont désormais les objectifs, malgré la pestilence du football. Chacun participant à la ola générale, il est désormais inconvenant d'avoir un point de vue critique sur le football. Bien sûr, certaines publications stigmatisent les dérives liées à l'argent et en appellent à une régulation ou à un sursaut moral en faveur du fair-play. En aucun cas il ne s'agit d'analyser le centre de cette pratique : l'institution sportive qui est la matrice du délire-foot.

Ainsi, comme si le football devait être sacré, des lignes éditoriales peuvent se tracer avec des slogans comme « être de gauche et aimer le football ». Quand être de gauche ne veut plus rien dire, on peut bien avancer une telle banalité. En France le parti communiste a toujours défendu une prétendue version « populaire » du sport et le parti socialiste a toujours eu un point de son programme pour développer les pratiques sportives. Là n'est vraiment pas le problème. Quoi qu’il en soit, même quand un individu critique les dérives du football tout en se passionnant pour la compétition et qu'il culpabilise de ce fait, cela n'a pas grand-chose à voir avec une critique fondamentale du football. Regarder le mondial de la FIFA n'est pas ignominieux, l'important est de savoir avec quel œil on le voit. La critique du football relève d'une force sociale et politique de nos jours éclipsée : voilà le vrai problème. Par contre, si l'on se tourne vers le Brésil, l'apologie du football rime avec extrême droite.

La presse dominante avance aussi parfois que les critiques militantes ont été remisées par des études universitaires enfin sérieuses, que le football est désormais objet de recherches scientifiques. La mode intellectuelle est à l'affirmation que la passion du football n'a plus à être honteuse. Comme si les recherches en sciences humaines pouvaient à notre époque s'engager sans l’explicitation d'une implication (sociale, affective ou même militante)... Pourtant, dans le passé déjà, le football a pu être pris au sérieux et faire l'objet d'une étude [9]. Mais disons que, dorénavant, des fractions de la classe dominante investissent le football pour se donner des airs de canaille et de « peuple » et font fructifier cet investissement à l'université, comme s'il était absolument nécessaire d'avoir un rapport positif avec son objet pour mieux l'étudier. « La critique n’est pas une passion cérébrale, elle est le cerveau de la passion. Elle n’est pas un bistouri destiné à l’anatomie, elle est une arme de guerre. Son objet est son ennemi qu’elle ne va pas chercher à réfuter, mais à anéantir. (...) Son pathos essentiel est l’indignation, et son travail essentiel la dénonciation. (...) La critique qui s’occupe d’un tel contenu est la critique dans la mêlée, et dans la mêlée il ne s’agit pas de savoir si l’adversaire est un adversaire noble, s’il est digne de vous, si c’est un adversaire intéressant, il s’agit de le frapper » [10]. Viser la dissolution de son objet n'empêche aucunement de l'étudier de manière pertinente.

Mais c'est plutôt du côté de la presse alternative — qu'elle soit sur papier ou numérisée sur des sites internet — qu'on pourrait attendre une position de franche critique vis-à-vis du football. Pourtant, de la plus branchée à la plus austère, l'influence des sociologues postmodernes se fait par exemple sentir lorsqu'on prétend qu'il y aurait deux footballs : celui, dominant (avec ses vedettes, ses revenus mirobolants, ses magouilles), et un football subalterne, underground, avec sa culture si particulière mais tellement porteuse d'originalité et donc à préserver. Dans ce genre d'approche, la critique du football ne peut exister : il s'agirait seulement de comprendre la multiplicité des pratiques [11], parce qu'entre les deux footballs, il y aurait une faille, un gouffre. Deux footballs incommensurables en quelque sorte.

C'est ainsi nier la dimension institutionnelle du football qui lui donne toute son unité : fédérations, calendriers des compétitions, structuration des pratiques selon les âges et les sexes, etc. On pourra bien changer les règles du jeu, promouvoir le football des femmes, investir une partie des tribunes avec une volonté « antifa » ou même créer un club autogéré, seul le football de la FIFA donne le « la ». Les supporters ne veulent après tout que la victoire de leur équipe : si ce n'est celle de leur club, ce sera celle de leur région ou de leur nation contre celle des autres dans des compétitions mondio-télévisées. Le football, c'est la guerre de tous contre tous qui redouble la concurrence du marché mondial capitaliste. Et le dépassement du football ne peut se concevoir sans celui de cette société et la destruction de ses institutions les plus nocives.

1. Ariane Chemin, dans « Coupe du monde 2018 : à Trappes, le Mondial ne fait pas chanter les squares » (Le Monde, vendredi 13 juillet 2018), nous invite cependant à nuancer cette affirmation.

2. D'ailleurs le sociologue Georges Lapassade a bien montré à travers sa notion d'inachèvement que l'imperméabilité de la frontière entre l'enfance et l'âge adulte était fausse, que l'on naît plusieurs fois au cours d'une vie. Cf. Georges Lapassade, L'entrée dans la vie. Essai sur l'inachèvement de l'homme, Paris, Éditions de Minuit, 1963.

3. Sigmund Freud, L'Avenir d'une illusion [1927], Paris, PUF, « Quadrige », 1995, p. 45.

4. Claude Javeau, « Le foot, ad nauseam », Le Soir, mercredi 6 juin 2018.

5. Burnett Bolloten, La Guerre d'Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939) [1961], Marseille, Agone, 2014, p. 472.

6. Erich Fromm, La Peur de la liberté [1941], Paris, Buchet/Chastel, 1963, p. 233.

7. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris, Gallimard,  Idées », 1940, p. 31.

8. Annie Lebrun, Ce qui n'a pas de prix, Paris, Stock,  Les essais », 2018.

9. Jean-Marie Brohm est un sociologue qui dès les années 1960 a pris le sport (le football) comme objet de recherche. Sur son approche freudo-marxiste, on lira feu Robert Castel, Le Psychanalysme. L'ordre psychanalytique et le pouvoir (1973), Paris, UGE, « 10|18 », 1976, en particulier le chapitre IV : « Il était une fois la révolution psychanalytique». Mais aussi le résumé pertinent de la démarche de Jean-Marie Brohm et de la revue Quel Corps ? chez Marilou Bruchon-Schweitzer, Jean Maisonneuve, Modèle du corps et psychologie esthétique, Paris, PUF, « Psychologie d'aujourd'hui », 1981, notamment les pages sous le titre « une récusation du sport ». Sans oublier non plus Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du grand soir ou lieu d'apprentissage ?, Rennes, PUR, « Histoire », 2005. Où il est question des implications politiques de ce courant critique du sport (p. 284 et sbq.). Sur la partie initiale du cheminement politique de Jean-Marie Brohm lorsqu'il élaborait sa critique radicale du sport dans les années 1960, voir Boris Fraenkel, Profession : révolutionnaire, Latresne, Le bord de l'eau, « Clair & Net », 2004,  deuxième partie », p. 102 et sbq.

10. Marx, Contribution à la critique du droit de Hegel. Introduction [1844], Entremonde, « Négatif », 2010.

11. Voir, sur ce genre d'approche subalterniste, le démontage en règle des théories postcoloniales effectué par Vivek Chibber, dans La Théorie postcoloniale et le spectre du capital [2013], Toulouse, l'Asymétrie, « Sous les tropismes », 2018.